CopyrightFrance.com

LES POUPEES FRANCIA

Dominique Pennegues

Les poupées Francia furent crées sur l'initiative de Marie-Christine de Bronno-Bronska durant la première guerre mondiale pour venir en aide aux soldats mutilés et leurs familles. 

Marie-Christine, Comtesse de Bronno-Bronska, est née à Paris en 1851 d'une famille appartenant à la noblesse polonaise. Elle a épousé à Bordeaux en 1872 le Baron Emile Seligman von d’Eichthal duquel elle a eu un fils, Guy Robert.  Il semble qu'après le décès de son époux, en 1900, Marie-Christine, Baronne d'Eichthal, ait fait le choix de quitter le chateau familial de Saint Selve pour venir s'installer à Paris.

Au début de la première guerre mondiale, en 1914, le chateau de Saint Selve a servi d'hopital pour les soldats blessés et Marie-Chrstine d'Eichtal a suivi l'initiative de sa compatriote Stefania Lazarska dans la mise en oeuvre d'une  confection de poupées au profit des victimes de guerre. Ces poupées, méconnues des collectionneurs actuels, ont le triste destin d’appartenir au groupe de poupées « orphelines » vendues, ou présentées lors d’expositions diverses,  le plus souvent dans l’anonymat, avec pour simple précision une datation approximative.
Quelques rares articles publiés durant la première guerre évoquent leur existence, mais sans trop s’attarder. L’un d’entre eux  est le plus souvent  repris par les auteurs modernes pour parler d’elles : il s’agit de l’article « La Renaissance de la poupée française » écrit par Mme Jeanne Douin pour la Gazette des Beaux Arts de 1916 (1).
Que nous dit cet article sur ces mystérieuses poupées ?  très peu de chose en fait. Jeanne Douin évoque les tenues innovantes des poupées de guerre, et signale au lecteur, entre autres, celles des poupées « Francia », puis s’attarde à commenter une maquette de poupée présentée par M. Botta à l'Exposition des Arts Décoratifs de 1916 à Paris  :
« De même, les poupées de la « Francia » séduisent par leur élégance de bon aloi. Il me souvient d’avoir admiré un petit casaquin en dentelles bretonne du meilleur goût que portait l’une d’entre elles. Mais au sujet de la « Francia » , je veux parler de la poupée de M. Botta. Depuis trop longtemps, la poupée en carton est façonnée avec un mépris absolu de la vérité. Pourquoi ce torse ridiculement étriqué, et, chose plus grave, cet ensemble disproportionné ? Est-ce logique ? Est-ce seulement excusable ? Le but nous échappe. Sous les yeux naïfs de l’enfant qui déshabille dix fois par jour sa poupée, mettre un phénomène de laideur ! Veut-on atrophier son goût ? on le croirait. Simplifier est nécessaire pour toucher l’âme simple. Mais dénaturer ! Dans des pages presque oubliées, Baudelaire a dit « Le joujou est la première initiation de l’enfant à l’art… ». Son rôle ainsi défini, la poupée, qui est un jouet, et le premier, doit posséder les qualités convenables. Or, il n’en est rien, et la poupée de M. Botta est délaissée, parce qu’elle contrevient à l’habitude. Raison détestable, mais qui a sa force, hélas ! L’œuvre en elle-même, est excellente ; sobre et pure, elle peut être mise entre les mains innocentes. Au surplus, qu’a fait l’artiste ? Il a rendu la merveille qu’est le corps d’une petite fille à cinq ans : épaules menues, ventre proéminent, buste bien d’aplomb sur les petits reins fermes, - mélange de robustesse et de gracilité, typiques de cet âge tendre».

Nous ne savons pas ce qu’est devenu ce projet, n’ayant retrouvé aucune poupée Francia présentant ce type de corps. Toutefois, une remarque s’impose : la maquette qui nous est montrée en photo ressemble à s’y méprendre au corps de la poupée d’Albert Marque mise en vente en Décembre 1915, soit 6 mois avant l’Exposition des Arts Décoratifs de Mai 1916, et sur lequel aucun commentaire désobligeant ne semble avoir été émis par la presse spécialisée de l’époque.
Ainsi, les poupées Francia sont connues des collectionneurs suite à l’apparition éphémère d’une maquette à laquelle il n’aurait pas été donné suite. Curieux destin.
Encore plus curieux lorsque l’on  étudie de près certains des rares exemplaires rencontrés, lesquels sont des quasi répliques des créations de l’artiste allemande Kathe Krüse. On se doit à ce sujet de rappeler les propos virulents tenus par les « spécialistes » de l’époque sur la laideur et la vulgarité des jouets allemands. Citons entre autres Léo Claretie dans son article du 13 Mai 1916 pour le Monde Illustré : l’auteur, se réjouissant des nouvelles créations françaises, constate que celles-ci  « nous ramènent sur le chemin de l’art et de la beauté dont nous avait si fort écartés l’article Made in Germany ».

Les poupées Francia que nous avons étudiées sont de deux types : les poupées à tête-buste en papier mâché et corps en tissu bourré, et les poupées à masque en jersey moulé et peint, et au crane et  corps en tissu bourré.
La datation des poupées à tête-buste est difficile car nous n’avons pas trouvé à l’heure actuelle de documents pouvant nous permettre de situer avec exactitude le début de la production de ce type de poupées. Il semblerait  que Marie-Christine d’Eichtal  ait commencé sa production au début de la première guerre,  accompagnée dans cette initiative par Mlles Ambrüster et de Braüer, dans les mêmes temps que d’autres femmes du monde, avec lesquelles elles avaient en commun la volonté d’aider les soldats mutilés et leurs familles.

Les poupées Francia les plus anciennes qui nous ont été présentées sont un couple de paysan, à la tête et au buste en papier maché et au corps en tissu bourré. Ces deux rares spécimens ne sont pas des jouets mais des objets d’ornement. Le style des traits peints est caractéristique de la production de poupées par la Francia. La poupée suivante est une fillette, à la tête-buste en papier mâché et au corps en tissu bourré, avec des mains en composition. Les traits peints sont gracieux, la bouche est entrouverte sur un léger sourire, et on peut aisément conclure que  cette jolie poupée avait très probablement une vocation de jouet. Les deux poupées suivantes ont une tête buste et un corps en étoffe bourré similaire, les mains sont en tissu. Ces premières créations ne portent aucun marquage permettant de les identifier.

En Février 1916, Marie-Christine d’Eichtal déposait la marque  « Francia ». On retrouve le plus souvent cette marque sous l’un des pieds des poupées tout en étoffe. Le premier tampon mentionne simplement « Francia », le suivant mentionne « Francia Paris » et « Marque Déposée, Breveté S.G.D.G ». En Juillet de la même année, Marie-Christine d’Eichtal avait effectivement déposé un brevet pour une tête incassable et lavable. Celui-ci comporte plusieurs schémas montrant les découpes des pièces de tissus formant la tête de la poupée.
Les poupées en étoffes produites avant ce brevet ont un masque en jersey moulé peint, et un crâne bourré, recouvert par une perruque en cheveux naturels. Les poupées plus tardives ont le plus souvent le crâne peint, et parfois couvert par une perruque pour les plus luxueuses. Le moule utilisé pour ces têtes semble être un surmoulage d'une tête enfantine de Francisco Fiammingo. L'idée n'était pas nouvelle puisque Kathe Krüse s'était déjà inspirée de cette oeuvre pour les têtes de ses premières poupées. Leo Claretie dans son article "Les Jouets des Pays de France" paru en 1918, évoque pour sa part une inspiration d'un buste de Donatello.
On observe chez ces poupées deux types de corps. Le premier est une copie simplifiée de celui des poupées de Kathe Kruse, le second en est une copie presque parfaite, à quelques détails près. Ainsi, une fois encore, la "Renaissance de la poupée française" nous vient paradoxalement de l'étranger : de la Pologne avec les poupées artistiques polonaises des ateliers de Stéfania Lazarska, de la Belgique et de l'Allemagne pour les poupées de la Francia. Deux prénoms furent donnés aux bébés Françia présentés au Concours l'Epine : Yves et Cita. Ces prénoms furent ensuite repris parfois par la presse, mais nous ne les retrouvons pas sur les documents et publications émanant du fabricant, ce qui nous conduit à rester prudent sur leur usage lors des identifications.

Le journal spécialisé américain « Playthings » a publié en Juin 1918 une publicité de deux pages pour les jouets fabriqués par les mutilés de guerre. On peut y voir les photos de six poupées Francia, mais ce n’est qu’en 1921 que l’on trouve une de ces poupées en costume ethnique  sur le catalogue du Printemps. Ce sera leur seule apparition sur un catalogue de grands magasins français. La production semble s’être arrêtée la même année, ou même probablement avant, car la poupée Francia montrée sur le catalogue du Printemps de 1921 n’est pas proposée à la vente mais figure sur la photo d’une fillette et de sa poupée.
La magie du talent  de l’artiste qui a peint ces petits visages très colorés permet à ces poupées de provoquer chez les heureux collectionneurs qui en possèdent une émotion rarement ressentie devant une poupée reproduite en grand nombre et « à la chaîne ». Cette qualité rare nous invite à les classifier dans les poupées d’artistes du début du 20e siècle.

Marie-Christine Bronnot Bronska, Baronne d'Eichthal, est décédée à Sèvres en 1929, quelques années après l'arrêt de production de sa ligne de poupées dont très peu d'exemplaires ont été conservés en France, la majorité de ces très rares poupées se trouve aux Etats Unis où elles furent exportées durant la première guerre, et précieusement conservées depuis.

 

(1) Article reproduit pour la première fois dans son intégralité en 1986 par Mr François Theimer dans  la revue Polichinelle.

Documentation

Photos