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LES POUPEES CARICATURES RAYNAL

Dominique Pennegues
 La production classique de poupées en étoffe bourrée fabriquées par Edouard Raynal est connue sur le plan international pour ses qualités esthétiques. Toutefois, si ces poupées sont appréciées à juste titre, on se doit de reconnaître que la production des années trente se répète, n’étonne plus et finit par lasser. Il nous faut retourner en arrière, à la seconde moitié des années 20, pour ressentir un étonnement heureux. La première publicité pour des poupées Raynal parue dans le magazine américain Plaything de 1927 présente, aux côtés d'une poupée classique, une poupée caricature ethnique représentant un Gascon joufflu aux larges mains aux doigts écartés.

Nous avons pu retrouver quelques exemplaires de ces précieux témoignages de l’influence que Margarete Steiff et Elena König Scavini eurent sur les créations de Marthe Gold Raynal dès le début de sa production de poupées en étoffe en 1925.

Nous savons que les toutes premières poupées fabriquées par Margarete Steiff  dès 1905 étaient des poupées représentant des caractères comiques  ethniques, publiés en bandes dessinées. : Mama Katzenjammer Missus et Der Captain sont probablement les exemples les plus connus des poupées caricatures produites par Margarete Steiff d'après la célèbre bande dessinée "The Katzenjammer kids" de Rudolph Dirks publiée à partir de 1897 dans le Sunday.

Elena König s’est très probablement inspirée des créations en feutre de sa talentueuse prédécesseur pour présenter, à partir de 1919, des poupées caricatures, parfois proche du grotesque, telle la très rare poupée noire, au visage en forme de potiron et aux yeux ronds, le paysan Hollandais ou la danseuse orientale. Marthe Gold Raynal a répété à son tour cette même démarche quelques années plus tard.

Sa première production de poupées classiques, de qualité très médiocre, au masque en satinette moulée et aux membres inférieurs fixés au corps par des boutons métalliques, précèdera de très peu une autre production, plus riche et recherchée, de poupées caricatures qui permettra aux poupées Raynal de se démarquer très tôt aux USA du marché des poupées en étoffes françaises des années vingt, parmi lesquelles les luxueuses poupées La Nicette étaient les plus cotées.

Ces poupées caricatures, vendues en magasins en France et à l'étranger, comme l’atteste la publicité de Plaything, semblent toutefois avoir été surtout utilisées en France par les cabarets, les dancings, et pour les cotillons encore très à la mode au début du siècle. Ces cotillons étaient souvent organisés pour des causes caritatives, et certains lots offerts lors de la farandole finale pouvaient être parfois de grande valeur. On trouve aux Etats-Unis certaines poupées Raynal de type classique gagnées dans des cabarets et dancings parisiens, précieusement datées et conservées en souvenir d’un voyage de noces à Paris. Le point commun qui les unit aux poupées caricatures est la qualité de l’habillage, où l’organdi et la soie sont souvent présents.

Les deux poupées Raynal baptisées "door prize" et "door stage" qui ont été présentées pour étude portaient une corde à sauter en bois, similaire à celles vues parfois sur les poupées Lenci de l’époque, et ont toutes deux été datées de 1927 au revers de leur étiquette par leurs premiers propriétaires. Il ne s’agit en aucun cas de poupées de qualité inférieure vendues à bas prix comme on pourrait le croire, mais de vraies poupées d’ornement dignes de ce nom.

A l'instar de Margarete Steiff, Marthe Gold Raynal a choisi pour sa première poupée comique ethnique, un personnage de bande dessinée, en la personne d'une jeune Bretonne baptisée Bécassine par sa créatrice Jacqueline Rivière en  1905, pour le magazine La Semaine de Suzette. Les Ateliers Artistiques de Stefania Lazarska avaient les premiers produit différentes versions de poupées Bécassine en étoffe bourrée durant la première guerre et jusqu'à la fin des années 20. Une photo d’époque nous la montre, placée en vedette au centre d’un groupe de poupées en provenance du même atelier. Les traits de cette poupée, que l’on retrouve par la suite dans les catalogues des grands magasins, sont relativement fidèles au personnage dessiné par Émile-Joseph Pinchon pour la Semaine de Suzette. Marthe Gold Raynal a, pour sa part,  respecté dans son interprétation de la jeune Bécassine les traits de caractère de la petite bretonne que Jacqueline Rivière avait désiré lui donner dans le texte, tout en se détachant de la représentation qu’en fit Emile Pinchon dans ses dessins. Ainsi, la naïveté et l’innocence de Bécassine est exprimée chez la caricature Raynal par de grands yeux bleus étonnés, alors que la Bécassine d’Emile Pinchon a les yeux en forme de points noirs. D’autre part, le corps nu de la caricature Raynal n’est pas sans suggérer celui d’un échassier, famille à laquelle appartiennent les bécasses. Ce corps caricatural semble particulier à cette poupée et n’a pas été retrouvé sur  aucune  autre caricature ethnique. Nous avons eu l'opportunité d'observer la caricature du jeune Breton (probable référence à Joël, ami de Bécassine) produit dans le même temps et que l'on peut apercevoir en compagnie de la Bécassine en robe rouge sur certaines boîtes de poupées Raynal. Celui-ci semble légèrement postérieur à la première Bécassine présentée ici, les traits sont plus simplifiés, tout comme ceux de la Bécassine de la même période, mais l'ensemble reste de très bonne qualité.

Pour des raisons de protection de la propriété artistique, on peut déduire sans risque que les couleurs inversées de la tenue de la Bécassine Raynal avaient pour but d’éviter toute poursuite en justice par les auteurs. La robe longue est rouge et non pas verte, mais le large col blanc, le tablier à carreaux rouges, les rayures des pantalons bleus et blancs (les bas de Bécassine sont rayés bleu et blanc), ne sont pas sans rappeler certaines représentations de Bécassine enfant. La coiffe blanche est en organdi de soie, la robe est en satin, et les bottines sont en feutre rouge bordé d’un ruban de feutre jaune. Le premier label « Poupées Raynal Modèle Déposé » bleu roi et blanc est cousu au bas du côté droit de la robe. La particularité de cette rare caricature sont les larges mains en feutre aux doigts écartés à la façon de ceux des poupées ethniques comiques créées par Margarete Steiff et Elena Scavini, en particulier sur une intéressante paysanne créée par Elena Scavini et dont s’est probablement inspiré Marthe Gold pour la création de sa jeune Bretonne, ceci venant confirmer encore une fois l’influence qu’eurent les poupées Lenci sur la production Raynal tout au long des années 20 et 30.

Si Marthe Gold Raynal ne s’est pas montrée très généreuse à l’égard des Bretons dans les caricatures qu’elle fit d'eux, elle ne le fut pas plus avec les Gascons. La jeune Gasconne étudiée ici a un visage tout en rondeurs, identique à celui du Gascon vu dans Plaything et proche de celui de la caricature Lenci représentant une autre paysanne. Le teint très coloré et la bouche en « cul-de-poule » suggèrent une nouvelle fois une simplicité d’esprit proche de la stupidité, particularité communément attribuée au début du 20e siècle aux paysans français par les parisiens. Cette rare caricature porte un bonnet en organza blanc assorti au bas des manches de la veste. Les chaussons sont en feutre et les chaussettes en fil de coton. Le label « Poupées Raynal » est cousu sur le bas du devant de la robe. Ce second label diffère légèrement dans son dessin de celui de la caricature bretonne, et la présence de la mention « Made in France » nous indique sa postériorité, confirmée par l’étude du corps de la poupée. Comme pour Bécassine, les doigts des mains sont rendus flexibles par un fil de fer inséré dans chacun d’eux.

On retrouve ce second type de caricature habillé en matador, probable référence à l'opéra Carmen de Bizet.

La troisième poupée présentée ici est une jeune gitane inspirée du même opéra. Les traits peints expriment malice et intelligence, une exception dans les poupées caricatures Raynal. Les mains sont de forme mitaine, il n’y a pas de rivet aux articulations, et le corps au fessier proéminent est celui des poupées Raynal classiques de la fin de l'année 1925, début 1926. Les cheveux châtains en soie se limitent à quelques boucles sur le haut du front, le restant du crâne étant chauve.

La poupée caricature suivante représente un normand, au visage coloré et joufflu, portant un chapeau de paille. Ses mains sont de type mitaine. Une jeune normande lui fait suite, ses traits peints sont volontairement simplifiés et suggèrent une nouvelle fois une certaine simplicité d’esprit. Le corps au fessier plus discret, et la jupe en soie dont on retrouve l’imprimé sur les robes de certaines poupées Raynal classiques, nous permettent de la dater de 1927. Cette même caricature a également été trouvée portant un costume de paysanne se rendant aux champs, la tête recouverte par un foulard de soie rayée jaune, bleu, blanc et rouge, et vêtue d' une robe similaire à celle de la Normande, mais avec un imprimé cachemire pour la jupe. Elle tient dans ses mains un petit paquet constitué par une serviette à carreaux bleus et jaunes, contenant le repas. Il est probable que ces caricatures portaient la troisième étiquette Raynal de 1927, très proche de l'étiquette Lenci retrouvée sur certaines poupées.

Une autre caricature Raynal connue est un très beau clown trompettiste qui vient s’ajouter à la liste des caricatures mâles dans laquelle se trouvent aussi le Breton, le Normand, le Gascon, le matador et l'Apache de Paris. Cette liste n'est évidemment pas exhaustive et reste à compléter au fur et à mesure des recherches.

La dernière poupée caricature Raynal mise sur le marché semble être un jeune berger Africain. Les traits sont typiques des caricatures des années 20 et 30 lorsqu’il s’agit de représenter la race noire.

Cette belle caricature est en feutre brun et les cheveux noirs sont en mohair. Le mode de confection du corps (d'abord en feutre bourré, puis moulé comme le sont ceux des poupées Raynal « tout feutre » des années 30) nous suggère le tout début des années 30. Il pourrait avoir été mis sur le marché pour l’Exposition Coloniale Internationale de Paris de 1931. Il semble que la production de caricatures se soit terminée avec ce dernier spécimen. Ainsi, Marthe Gold Raynal mis fin à cette série comme Elena Koënig avait commencé la sienne : par une poupée noire.