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LE MOUVEMENT APACHE ET LES POUPEES CARICATURES

Dominique Pennegues

Les années vingt ont remis au gout du jour le phénomène Apache né dans la seconde moitié du 18e siècle et disparu en 1914.

La mode des années folles a retenu de ce mouvement son costume particulier, sa musique et sa danse, rendant ainsi célèbre pour la postérité un phénomène social plus profond, auquel certains politiques attribuèrent l’origine du mouvement anarchiste pour justifier la condamnation à une mort quasi certaines des jeunes "Apaches" (mineurs pour la plupart)  placés en première ligne lors du déclenchement de la première guerre mondiale en 1914. L’hécatombe fut telle qu’elle mit effectivement fin au mouvement.

La question que l’on se pose en premier est l’origine du qualificatif « apache » pour ces bandes de jeunes garçons et filles, issus de familles d’ouvriers habitant les quartiers défavorisés du nord et l’est de Paris, et que la presse définissait comme des êtres « violents, sans morale, cruels et n’ayant pas le contrôle de leurs passions et de leurs désirs ». La police évoquait quand à elle un danger de mort à chaque coin de rue, parlant de l’habileté des jeunes apaches à manier le couteau. mais donnait de ces jeunes gens une image plus honorable lorsqu’elle évoquait leur courage à se battre (ce qui permettait aux même policiers de se glorifier de réussir à faire prisonniers certains d’entre eux).

Mais qu’en était-il dans la réalité, qui étaient ces jeunes gens, quels étaient vraiment leurs meurs et le danger réel qu’ils pouvaient représenter pour la sécurité des parisiens de l’époque ? Et d’où vient leur qualificatif d’apaches ?

C’est Alfred Delvau qui, le premier, appela ces bandes organisées «les peaux rouges» en 1860, dans son roman «Les dessous de Paris».

Nous savons qu’au 19e siècle, les autorités françaises qualifiaient les Apaches d’Amérique de “sauvages irrécupérables, sans morale ni potentiel pour progresser dans leur comportement, leur plus grand plaisir étant de tuer et de danser”.

Nous remarquons que cette définition caricaturale du peuple Apache fut reprise très tôt par la presse française pour parler des bandes de jeunes de Belleville et de Ménilmontant.

La réalité est très différente. La consultation des archives de police (plus fiables que celle de la presse) montre que la majorité des jeunes ayant fait l’objet d’une arrestation étaient issus de familles ouvrières classiques de l’époque, avaient reçu une éducation, bénéficié d’une scolarité, ils savaient lire et écrire, et pour les plus âgés (15 à 20 ans) exerçaient un emploi régulier.

Les « bandes » étaient organisées, soumises au respect des règles votées par le groupe, les jeunes filles occupaient une place égale à celles des jeunes hommes et pouvaient être choisies pour chef, cette reconnaissance de la femme étant en totale contradiction avec l’époque.

Les Apaches portaient une tenue adaptée à leur profession d’ouvriers le jour et une tenue qui leur était particulière la nuit. A ce moment de la journée, ils se montraient soucieux de leur apparence.

Toujours soigneusement coiffés et rasés, « propres sur eux-mêmes et leurs vêtements », leur tenue de sortie se composait d’une casquette, d’une veste sombre, une chemise blanche, de pantalons parfois à carreaux , d’un foulard rouge, d’une ceinture faite d’une bande d’étoffe rouge avec des franges, et de bottines brillantes.

Les cheveux étaient coupés courts dans la nuque (« pour faciliter le couperet de la guillotine ») et le visage était encadré de deux longues pattes. Un tatouage sur l’une des joues (en forme de points) permettait de connaître la bande à laquelle appartenait chaque membre. Certains d’entre eux portaient également un tatouage à l'extrémité de l'œil destiné à approfondir le regard.

Ils portaient lors des cambriolages (toujours dans des appartements bourgeois, ce qui leur valait la sympathie de la classe ouvrière qui n’hésitait pas parfois à les aider dans leur fuite) des espadrilles pour ne pas faire de bruit.

Cette tenue fait référence à la tenue classique de la Province autonome de Navarre : la casquette est une variation du béret, le foulard rouge évoque le sang de la décapitation de St Firmin, patron de Navarre, la ceinture rouge et les espadrilles sont également originaires de la même province.

Cet effort prononcé dans leur apparence pour affirmer leur souci de liberté et d’indépendance envers un régime de classes les différencie des mafieux sans loi de la même époque et avec lesquels ils sont encore trop souvent confondus, les journaux, puis plus tard les romans et les films, ayant totalement détourné l’originalité de ce phénomène.

La souplesse d'esprit de la jeunesse se retrouvait dans leur grande capacité d’adaptation à l’image que leur donnaient les médias de l’époque. Ainsi, lorsqu’en 1898, une bagarre entre deux hommes en présence d’une femme fit un mort Faubourg du Temple, l’incident leur fut attribué et les parisiens purent lire le lendemain dans la presse un article ayant pour titre « Crime commis par les Apaches de Belleville ».

Le surnom devint immédiatement populaire et adopté par les jeunes rebelles, lesquels se considérèrent flattés d’appartenir à la descendance de Geronimo. A partir de ce moment, le foulard rouge qu’ils portaient au cou devint un attribut porté en l’honneur du célèbre guerrier. En Décembre de la même année, un café de la place du Palais Royal était cambriolé et les policiers purent lire, écrit sur le miroir avec un savon, les mots « Ceci a été fait par les Apaches ». Jamais autant d’actes de délinquance n’avaient été commis par ces jeunes avant leur attribution du célèbre patronyme, ceci afin d’être à la hauteur de leur désormais patron. Le nom des bandes changea : la ‘Terreur de Pantin” et la « Pantère de Montparnasse » devinrent les« Peaux Rouges de Belleville » et les « Mohawks de Montrouge ».

Les désormais « Apaches », habitués à passer leur temps libre à danser, modifièrent progressivement leur danse qui devint plus dangereuse, violente et acrobatique, s’adaptant ainsi à la réputation que les médias leur faisait. Cette danse, devenue célèbre durant les années vingt, mime un proxénète et sa prostituée. Il n’y avait pas de chorégraphie fixée, chaque couple créait celle qu’il désirait au moment de la performance, et l'harmonica qui était leur instrument de musique habituel fut remplacé par l'accordéon.

Dans les mêmes temps, un groupe d'artistes, poètes, écrivains et musiciens, décidèrent de nommer leur groupe "Société des Apaches" et choisirent pour hymne  la Seconde Symphonie de Borodin. Parmi eux se trouvaient Maurice Ravel, Igor Stavinski, Manuel de Falla et Léon-Paul Fargue.

 La danse Apache devint mieux connu du grand public lorsque Mistinguett et Max Dearly la présentère au public du Moulin Rouge en 1908 sous le nom de« Valse Chaloupée », Georges Villard les ayant précédés de quelques mois en écrivant la célèbre « Valse Brune ». (1)

En 1911, Mistinguett et Maurice Chevalier (lui-même de Belleville) présentèrent à nouveau la danse Apache sous le nom de Valse Renversante aux Folies Bergères.

Rudolph Valentino, né de mère française, vint à Paris partager la vie d’un couple de danseurs apaches et apprendre leur danse devenue tango. D’autres chansons furent écrites, dont “Apaches de Paris” par G. Delmas, et cet engouement offrit une place nouvelle aux jeunes Apaches qui furent recrutés par des cabarets pour certaines « nuits spéciales ».

La première guerre mondiale mis fin au mouvement Apache qui fut remplacé après la guerre par le «Milieu». Pourtant, une étonnante renaissance du mouvement eut lieu, par le biais de la mode vestimentaire et du monde du spectacle.

Le nouvel engouement pour ce mouvement/art de vivre (terme à prendre avec distanciation) eut son écho dans le monde de la poupée de salon où les plus grands créateurs, dont Stefania Lazarska, Paul Poiret et Gerb’s proposèrent à leur clientèle aisée des poupées Apaches, particulièrement intéressantes au niveau de l’expression et des traits peints.

On note que certaines d’entre elles ont une cigarette aux lèvres et que les poupées hommes sont plus courantes que les poupées femmes, lesquelles ne représentent pas des jeunes filles du mouvement Apache, mais des mondaines déguisées en Apache pour l’occasion d’une soirée.

Ces poupées étaient destinées à la clientèle française mais aussi à l’exportation, comme le montre une publicité parue sur le magasine américain Playting de 1927.

Des fabricants anglais, allemands et américains ont également produits des poupées caricatures Apaches, tels Blossom ou Etta, et ce type de poupées est particulièrement recherché par les collectionneurs de poupées de salons.

 

 

(1) Maurice Mouvet, français né à New York, a présenté la danse Apache à New York en 1913. Il affirmait être le créateur de la "nouvelle danse" et s'être inspiré d'une danse observée dans le quartier des Halles lors de son séjour à Paris avec Max Dearly en 1908.