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LES POUPEES « LA VENUS »

Dominique Pennegues

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Les poupées La Vénus, comme les poupées La Nicette et Magali, sont souvent confondues avec les poupées Raynal dont les débuts de fabrication furent pourtant plus tardifs.
Leurs créateurs, Adrien et Laure Marie Carvaillo, commencèrent une production « d’articles de Paris » en 1915, après le départ pour le front de leur deux fils, Robert et André,  au début de la première guerre mondiale. Ce couple de parisiens eut connaissance probablement très tôt du  nouveau mouvement initié à Montparnasse en 1914 par la jeune artiste peintre Polonaise  Stéfania Lazarska pour la confection de poupées d’artistes en étoffe et différents objets de décoration. Ils furent également les témoins du succès d’une autre fabrication de poupées en étoffes commercialisées sous le nom de « Francia » et confectionnées à l’initiative de Marie Christine de Bronzka, Baronne d’Eichtal, peu de temps après la création des «Ateliers Artistiques Polonais » de Stefania  Lazarska.
Il est difficile de savoir exactement quand Adrien et Laure Marie Carvaillo ont commencé à inclure des poupées en étoffe dans leur fabrication d’articles de Paris, sachant que les fabricants n’affichent pas systématiquement leurs nouvelles créations à l’almanach du commerce, et qu’Adrien Carvaillo n’a pas donné de précisions à ce sujet lors de son inscription au  Tribunal de Commerce de Paris en Août 1923. On constate à la lecture du registre analytique que le fabricant s’est contenté d’indiquer l’année 1915 comme date de début d’activité, et précise  que celle-ci est la fabrication de poupées, mais qu'il n'indique rien dans la colonne "Marque de fabrique déposée et employée". On peut aussi noter que le nom du fabricant figure dans le Bottin (A.C. par rues) de 1916 à 1921 avec pour précisions " cravates en gros", et qu'il indique en 1921 (pour l'affichage de 1922) "fantaisies pour dames". On peut dès lors entendre que des poupées d'ornement font officiellement partie de la production en 1921, ce qui n'exclue pas que ce type de fabrication ait commencé dès 1920, voir bien avant, les affichages des nouvelles productions à l'almanach du commerce étant souvent tardifs. Ce n'est effectivement qu'en 1922 qu'Adrien Carvaillo déclare, pour l'affichage à l'A.C. de 1923, des poupées artistiques "La Vénus".

Le Musée de la Poupée Paris possède dans sa collection, une rare poupée La Vénus, dans sa boîte d’origine, similaire à trois poupées présentées dans le catalogue des magasins du Printemps pour Noël 1921.
Nous avons, par ailleurs, retrouvé une poupée qui nous semble être issue de la même production, mais n’ayant pu observer qu’un seul exemplaire, il nous est très difficile d’attribuer celle-ci avec certitude aux Ets Carvaillo, quelque soit la ressemblance troublante dans le moule des visages et la confection des corps.
L’étude comparative de ces deux très rares spécimens laisse percevoir le schéma d’évolution de ce qui fera la particularité des poupées La Vénus jusqu’en 1927 : un visage rond et plein, auréolé d’une chevelure riche et dense, un corps petit et  trapu, tout en rondeurs, des chevilles anormalement fines et des pieds remarquablement petits. L’ensemble suggère une volonté de modernité et de renouveau, tout en laissant entrevoir une influence extérieure.
Les traits peints de la  « première Vénus » rappellent le maquillage très particulier des poupées de salon  de la fin des année dix et du début des années vingt, et la silhouette trapue évoque celle de certaines poupées Lenci des débuts. De même, la matière et le style simplifié de la robe en feutre rouge garnie de pastilles en feutre blanc est similaire à celui des robes des premières poupées italiennes.
Une attention très particulière dans la confection de cette intéressante poupée a été donnée aux détails : ainsi, les mèches de cheveux en mohair bouclé sont fixées une à une sur le crane en tissu bourré par un point de couture fait à la main, le maquillage des paupières et des yeux peints est très sophistiqué, et les coutures qui marquent les doigts des mains et des pieds sont faites à la main : l’ensemble, très soigné, porte la signature d’une fabrication artisanale probablement très limitée car nécessitant un temps de travail important, tant dans la réalisation des traits peints à la main du visage, que dans la fixation très particulière et minutieuse des cheveux, et la confection de certaines parties du corps.
L’étude de la poupée du Musée de la Poupée Paris, que l’on peut dater de 1921, montre une volonté de simplifier  pour produire plus : la chevelure est composée par une longue bande de mohair bouclé, cousue en ruban et fixée ensuite sur le crâne par un simple point de surjet, le maquillage des yeux, tout en restant plus élaboré que celui des poupées Lenci de l’époque, est moins sophistiqué que le précédent et requière donc moins de temps dans sa réalisation. Les doigts des mains sont piqués à la machine, et on ne retrouve pas le marquage des doigts de pieds. Le moule utilisé pour le masque est très proche du précédent, avec, cependant, un peu plus de relief dans le moulage du nez et de la bouche, laquelle est imprimée et non plus peinte à la main. Le détail à retenir est le petit trait utilisé pour  marquer les sourcils, identiques à ceux de certaines poupées Lenci de la même période. Ce type de sourcils sera conservé pour les poupées La Vénus jusqu’en 1927. Nous savons, par l’étude des catalogue des grands magasins de 1921 et des années suivantes, que ces poupées étaient proposées en tenue de luxe, habillage soie et velours, et en tenue ordinaire faite de feutre appelé « drap ». La poupée observée ici est vêtue d’une robe en soie rose brodée de traits noirs, d’une veste en velours de soie noir avec un large béret assorti, garni de fleurs en tissu. Les chaussettes sont en jersey de rayonne blanc et les chaussures sont en moleskine blanche garnie d’une broche sur le devant. La boîte contenant la poupée est bleu uni, et porte une large étiquette blanche marquée « Les  poupées en étoffe « La Vénus » Modèles déposés. N°….. Fabrication Française A.C. Paris”. La mention “modèles déposés” écrite à la forme du pluriel indique que la fabrication de poupées La Venus  comprenait déjà plusieurs modèles en 1921. Toutefois, Adrien Carvaillo ayant fait le choix de déposer ses modèles « sous secret » à l’I.N.P.I, il ne nous a pas été possible d’en retrouver la trace à ce jour.
Par contre, nous avons été à même de retrouver le dépôt du modèle suivant (1) que l’on voit apparaître dans les catalogues des grands magasins pour Noël 1923.
Ce modèle fut, comme pour les précédents,  déposé sous secret par Adrien Carvaillo en Mars 1923, et c’est seulement deux ans après le décès du fabricant, survenu en Décembre de la même année, que le modèle fut rendu public sur la demande de Marie Laure Carvaillo en 1925. Entre temps, Adrien Carvaillo avait déposé la marque « Les Poupées La Vénus » le 20 Septembre 1923 et c’est aussi sous ce nom que l’on peut parfois  les retrouver dans les catalogues de certains grands magasins, sachant toutefois que les grands magasins du Printemps, qui semblent avoir été les premiers à présenter la production d’Adrien et Laure Marie Carvaillo en 1921, ont présenté les poupées La Vénus sous le seul nom de Monique de 1923 à 1930.

Le modèle déposé en 1923, aux traits simplifiés à l’extrême, a connu le succès durant plusieurs années en France et à l’étranger,  et eut le privilège d’être proposé à la riche  clientèle du luxueux magasin « B.E.T. » de Florence (équivalent italien du Nain Bleu à Paris) aux côtés de ses talentueuses rivales Italiennes. Il fit également la page de couverture des grands magasins du Printemps dès 1924, et c’est également lui qui fut utilisé par Robert Carvaillo (fils d’Adrien) pour le schéma illustrant son brevet déposé en Mai 1924 pour des « paupières mobiles en métal léger qui par un mouvement de contre poids s’abaissera devant l’œil ».
On peut voir effectivement une poupée en étoffe dormeuse « tête yeux mobiles à cils » de 37 cm dans le catalogue des Galeries Lafayette de 1924. Il est précisé « bébé feutre » alors que les poupées classiques La Vénus de l’époque sont en étoffe. On note cependant que le feutre moulé permettant plus facilement l’application du brevet d’Adrien Carvaillo, cette possibilité n’est pas à exclure. La taille de 37 cm  peut aussi convenir,  par contre, le brevet indique des paupières mobiles, et non pas les yeux (sachant que les légendes des catalogues sont parfois erronées). Trois fabricants de poupées en étoffe ont déposé un brevet pour yeux dormeurs en 1924 : Robert Carvaillo (poupées La Vénus), la S.F.B.J, mais sa poupée feutre dormeuse est présentée dans les catalogues vêtue de la chemise qu’elle porte sur la photo du modèle déposé, il ne s’agit donc pas de celle que l’on voit ici , et enfin la Maison Pintel. Les poupées Pintel ont le dessin des lèvres très similaire à celui des poupées La Vénus de l’époque, et il est difficile de distinguer les deux productions lorsque la poupée est représentée par un dessin stylisé. D’autre part, la tenue de la poupée (robe semi longue) est inhabituelle  chez les deux fabricants et n’aide pas à l’identification. Par contre, nous savons que Marcel Pintel avait déposé la même année un intéressant brevet permettant aux bras des poupées en étoffe bourrée de pouvoir se plier, et nous remarquons sur le dessin du catalogue des Galeries Lafayette, que la poupées aux yeux dormeurs à un bras replié. Doit-on voir là une application des deux brevets déposés par ce fabricant en 1924 ?
Nous ne pouvons pas en fait conclure sur l’identité de cette curieuse poupée présentée dans le catalogue de 1924, et ne sommes donc pas en mesure pour le moment d’affirmer que l’application du brevet déposé par Robert Carvaillo fut,  ou ne fut pas, effective.

Nous nous devons de préciser que les premières poupées La Vénus ne portaient aucune marque, puis on vit apparaître en lettres rouges  sur la semelle d’un des pieds des poupées, le nom « La Vénus », et, par la suite, la mention  « Vénus Marque Déposée ». Ce tampon disparu définitivement en 1933.

Un nouveau modèle de poupée fut créé en 1927, avec un visage aux traits différents et un corps plus longiligne. Les sourcils en forme de petit trait furent remplacés par des sourcils larges, les yeux peints furent plus riches en nuances,  la bouche plus charnue et en deux teintes. Ce très beau modèle fut également proposé tout en feutre à partir de 1929, en tenue de garçon ou fillette, avec une nouvelle coiffure dite « à la Marcelle » pour la poupée fille. Les tailles proposées variaient entre 30 et 75 cm.
En 1930, les poupées Vénus furent dotées d’une étiquette précisant qu’elles étaient lavables, et pour certaines, coiffables. Nous avons eu l'occasion d'examiner deux poupées Vénus, moule de 1927, dont la tête aux traits peints nous a semblé être en Plastolite. L'une est floquée  et a l'apparence du feutre, l'autre, recouverte d'un léger enduit couleur chair, a l'apparence de la porcelaine et est effectivement lavable. Leur nuque est marquée Vénus Brevetée Déposée. Il est possible que ce soit ce type de poupées que l'on retrouve dans les catalogues de 1930 avec la mention "lavable".

Pour Noël 1932, on vit apparaître sur le catalogue du Bon Marché, deux poupées en étoffe côte à côte, à l’apparence très similaire, l’une portant l’étiquette Raynal, l’autre l’étiquette Vénus. Ce nouveau modèle de poupées La Vénus, à la tête en feutre moulé, et au nouveau type de corps en tissu bourré, fut proposé conjointement  avec un second modèle, au moule de visage différent, mais avec un corps similaire. La similitude entre ces deux modèles et celui mis sur le marché la même année par la Sté Raynal nous porte à penser que les moules furent exécutés par le même fabricant parisien. Un nouveau modèle d’étiquette fit également son apparition,  de forme carrée et de couleur rose, on peut y lire la mention « Ets C. ».

 

 

En 1933, la S.A.R.L. Carvaillo et Fils (les poupées  La Vénus) fut rachetée par Marcel Desautel. La même étiquette fut conservée par le nouveau fabricant, avec simplement la lettre « C » remplacée par la lettre « D ».

Les deux derniers modèles de poupées créés par Laure Marie Carvaillo et ses fils furent exploités par Marcel Desautel jusqu’aux débuts de la seconde guerre mondiale.

Les Ets Desautel et Cie et  la Sté Raynal mirent conjointement sur le marché  en 1934, un intéressant bébé de 42 cm (48cm pour les jambes droites), à la tête en feutre moulé et au corps en tissu et jersey bourré. La tête et le corps de ces bébés sont totalement identiques, seules les mains, en celluloid ou rhodoid, diffèrent, mais pas toujours. L’unique possibilité pour identifier avec certitude ces bébés est par l’observation du dessin des lèvres  qui diffère selon le fabricant.
En 1936, on vit aussi apparaître une très belle poupée Vénus souriante dont le corps est totalement similaire à celui de la poupée Shirley Temple vendue par les magasins du Printemps en 1935 et 1936. On note à ce sujet que cette rare poupée Vénus a des mains en celluloid, longues et plates, fabriquées par la Sté Petitcollin, ce qui est inhabituel pour cette production qui favorisait, pour ses bébés et certaines de ses poupées,  les mains en rhodoid, ou des mains incurvées en celluloid, plus esthétiques que les mains plates.
Certains bébés Vénus ainsi que des poupée Vénus dite « souriantes » furent aussi vendus en malle Vuitton, avec un trousseau supplémentaire portant l'étiquette Vuitton.
Un dernier modèle de poupée en étoffe fut proposé par les Ets Desautel à la fin des années trente qui est une variante d’un des modèles mis sur le marché en 1932, mais avec une expression plus boudeuse.

C’est une poupée Vénus classique qui fut choisie pour la couverture du catalogue des magasins du Bon Marché de Noël 1939. Cette image de couverture, imprimée de façon inhabituelle en noir et blanc, rappelle la situation d’état en guerre de la France et fut la dernière apparition des poupées en étoffe La Vénus dont la production ne fut pas reprise après la guerre.


 

 

(1) Lettre mensuelle du Cercle Privé de la Poupée, Juin 2004. Communication par l'auteur de la photo du modèle déposé  en 1923 et du texte rédigé par Adrien Carvaillo qui y est joint.

 

 

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