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LES POUPEES DE STEFANIA LAZARSKA : La Naissance de la Poupée de salon

Dominique Pennegues

 

Au début du 20e siècle, Paris était considéré comme le cœur culturel et artistique de l'Europe vers lequel se tournaient les artistes, et tout particulièrement les Russes et les Polonais, pour venir y terminer leur formation. Stefania Lazarska, artiste peintre, appartenait à cette élite et avait déjà commencé à exposer au Salon des Arts Décoratifs en 1913, sous son nom de jeune fille Kreutler, lorsque la première guerre mondiale a éclaté.

 

La communauté artistique de Paris a connu une situation difficile lors de cette guerre, le marché de l’art ne fonctionnant plus, et plus particulièrement la communauté polonaise, de par sa situation spécifique : en 1914, la Pologne n’existait plus, ayant été démantelée au profit des empires allemand, austro-hongrois et russe. Les Polonais de Paris qui détenaient un passeport allemand ou austro-hongrois se virent incarcérés ou exilés, privant de tout revenu leurs familles restées à Paris, tandis que ceux détenant un passeport russe firent souvent le choix de s’enrôler dans la légion étrangère pour participer au combat aux côtés des alliés, laissant eux-aussi leurs proches dans le dénuement.

C’est parce qu’elle s’est vue confrontée à cette terrible réalité que Stefania Lazarska a imaginé confectionner, dès 1914, des poupées en étoffe destinées à être vendues au profit de la communauté artistique polonaise de Paris.

Des témoignages publiés dans des journaux polonais après la guerre nous suggèrent que ce serait sous l’impulsion de Maria Mickiewicz que Stefania Lazarska aurait officialisé sa production de poupées et jouets par la création des « Ateliers Artistiques Polonais (A.A.P.) » et ce serait également elle qui aurait éveillé l’intérêt d’Ignace et Helena Paderewski pour les poupées des A.A.P.

Il est précisé dans l'ouvrage collectif "Grafiki Konstantego Brandela" qu'un total de 32 artistes polonais étaient occupés à la création et la confection de poupées et autres jouets, dont des meubles en bois pour poupées. Nous n’avons pour notre part pu relever que 20 noms d’artistes cités par Stefania Lazarska en 1916 sur ses cartons d'invitation. Toutefois, lors de l'exposition des Arts Décoratifs à Paris en 1925, à laquelle a participé Stefania Lazarska, celle-ci a déclaré lors d'un interview (1) que sa maison, fondée en 1914, employait dès 1915, 210 personnes pour la confections de ses poupées, dont 72 artistes peintres "d'un mérite incontesté".

En dehors des ventes hebdomadaires du vendredi après-midi à l’atelier de peinture du 17 de la rue Boissonade,  il semble que la première exposition officielle ait eu lieu à La Vie Féminine en Mai 1915, puis une expo-vente de prestige des poupées A.A.P. a eu lieu le 21 Décembre 1915, au studio-galerie de Germaine Bongard, rue de Penthièvre, pour une durée de deux semaines, aux côtés des poupées de Germaine Bongard, faites d'étoffe et de son et de taille humaine.

Germaine Bongard, peintre, couturière (Maison de couture Jove) et sœur de Paul Poiret, animait des soirées mondaines dans sa galerie fréquentée, entre autres, par Jean Cocteau et Paul Claudel, et  où venaient exposer des artistes de renom, tels Picasso, Léger, Matisse et Modigliani. Stefania Lazarska fut la première créatrice de poupées d’artiste invitée à venir exposer ses créations dans un lieu aussi prestigieux et Paul Poiret fut tant impressionné par ces créations naïves et incroyablement modernes, qu’il fit fabriquer  des poupées très fortement inspirées des poupées des A.A.P. par les élèves de l’Atelier de Martine, école d’art appliqué  portant le  nom d’une des filles du grand couturier.

Nous savons que les premières poupées créées par Stefania Lazarska étaient des poupées dont la tête était confectionnée selon la méthode d’Ida Gutsell (brevet déposé en 1893) reprise par Margarete Steiff,  laquelle consiste à réunir les deux parties du visage par une couture verticale qui le traverse du front au menton en passant par le nez afin de donner une tête tri dimensionnelle. Ces premières poupées de Stefania Lazarska représentaient des hommes et femmes, habillés de tenues des provinces de Pologne.

Le carton d’invitation à la soirée de Germaine Bongard représente par contre deux jeunes enfants, une fillette et un garçonnet, portant des tenues en soies multicolores. Ce sont ces deux poupées à la facture résolument moderne qui furent choisies par Edward Lyman, Président du Polish Victims’Releif Fund, pour représenter plus particulièrement les « Madame Paderewski’s dolls » aux Etats-Unis. Elles furent baptisés (probablement par Helena Paderewska) « Jan » et « Halka » lors de leur présentation au public New Yorkais le 17 Août 1915, et leurs noms furent enregistrés à la Bibliothèque des Congrès, au Département des Marques Déposés de Washington, les 15 et 17 du même mois. Ces poupées ont des mains très particulières : grandes ouvertes, avec les cinq doigts bien écartés, qui nous permettent d’en attribuer la création à Stefania Fiszer, grâce aux documents d’archives conservés à la Bibliothèque Polonaise de Paris. Des esquisses réalisées par l’artiste peintre représentent des projets de poupées avec ce type particulier de mains. On remarque sur certaines d’entre elles des notes écrites de la main de l’artiste précisant la matière et la couleur des tissus à utiliser pour vêtir les poupées représentées, ainsi que le lieu où acheter ceux-ci.  Ces poupées furent particulièrement remarquées à l'Exposition des Jouets Artistiques des Arts Décoratifs de Mai-Juin 1916 où 80 d'entre elles furents exposées.

La production des Ateliers Artistiques Polonais fut poursuivie après la guerre. On retrouve ces poupées en 1919 dans le magasine Fémina pour un décors de chambre d’enfant, et l’une d’entre elle fait la couverture du catalogue du  BHV de 1920. réalisée par l'illustrateur polonais Jacob Jacques Eger.

Stefania Lazarska a pour sa part également créé, fin 1915, début 1916,  un couple de poupées, fillette et garçonnet, baptisés plus tard « Muguette et Joli Guy » par les Grands Magasins du Printemps  lesquels firent enregistrer les deux noms au Département des  Marques Déposées en Octobre 1919. Ces poupées longilignes  sont reconnaissables par le dessin des yeux brodés en forme de triangle avec le regard sur le côté. Leurs mains ont le plus souvent l’index pointé mais peuvent également être de type mitaine pour certaines. Ce sont elles qui furent choisies par la Ligue Fraternelle des Enfants de France pour illustrer leurs cartes en 1916, et par les Grands Magasins du Printemps pour la couverture de leur catalogue de Décembre 1919.

Stefania Lazarska les a utilisées également pour ses cartes d’invitation et ses entêtes de lettres où on les retrouve costumées en Pierrette et Pierrot durant les années vingt. Elle a également doté certaines de ses poupées Mascotte (marque déposée en 1921) de mains à l’index pointé.

Le peintre Tadeusz Makowski aurait  lui aussi créé des poupées pour les A.A.P. Toutefois, à ce jour, le seul exemplaire qui nous a été présenté ne peut être attribué avec certitude au peintre, et pourrait être une création récente  inspirée des portraits peints par l'artiste.

 

La peintre Fryderyka de Frankowska, et sa fille Tamara ont, pour leur part, confectionné des poupées pour les A.A.P. puis ont ouvert une boutique rue des Capucines. Il est probable que les poupées portant la signature « Frankowska » sous l’un des pieds sont issues de cette boutique et non des A.A.P. On remarque toutefois que le nom de Tamara  continue à figurer sur les listes d’artistes travaillant pour les A.A.P. après l’ouverture de la boutique de la rue de Capucine.

D’autres artistes peintres polonais ont travaillé pour leur propre compte  :

Nina Alexandrowicz a produit dans son atelier-boutique du 216 boulevard Raspail (tout près de l’atelier de Stéfania Lazarska) des poupées à la tête en jersey bourré et aux yeux formés par une rondelle de feutre qui  présentent une forte ressemblance avec certaines poupées portant l’étiquette  des A.A.P.  La distinction se fait par la présence de tampons sous les pieds des poupées. La semelle du pied gauche est marquée au tampon violet « N.A. » et la semelle du pied droit est marqué « Modèle Déposé » avec en dessous le nom de Nina Alexandrowicz.

 Mme Ewa Bobrowska nous informe dans le livre collectif  "Katalog Grafiki Konstantego Brandla" que l’artiste peintre Sophia Piramowicz a travaillé avec Stéfania Lazarska à la confection de poupées. Il est également précisé dans le même ouvrage que l’artiste a également fabriqué des poupées de façon indépendante.

 Sophia Piramowicz, dont l’atelier était situé  4 rue  Huygens, a effectivement présenté des poupées à l’exposition des arts décoratifs de 1916,  mais nous n’avons pas de renseignement sur l’apparence de celles-ci, en dehors d’un commentaire de Mme Jeanne Douin qui évoque dans un article de 1916 « la magnificence étrange des princesses créées par Mme Piramovicz ». 

K. Brandel précise également que Maria Szeliga a fabriqué des poupées, mais nous n’avons pas trouvé d’autres témoignages à ce propos.

Konstanty Brandel quand à lui nous dit avoir peint des  aquarelles représentant des poupées, tandis que les sculpteurs Balzukievicz et Antoniak créaient des jouets en bois pour les A.A.P.

Nous n’avons pas trouvé pour le moment de moyen fiable pour identifier nominativement les poupées et jouets créés par la plus part des artistes ayant travaillé  pour les A.A.P.

 

La guerre finie, Stefania Lazarska a poursuivi sa production de poupées, comme le témoigne la page de couverture du catalogue du Printemps de Décembre 1919. On peut y voir Muguette et Joli Guy, ainsi qu’une autre poupée créée elle aussi par Stefania Lazarska. En 1920, le même magasin provoqua la surprise en présentant sur la page de couverture de son catalogue pour la saison hiver 1920/21 une poupée Bécassine provenant des A.A.P. au milieu de jouets bourrés. A l’intérieur du catalogue figurent de nombreuses poupées créées par les mêmes ateliers.

Les grands magasins du Bazar de l'hotel de Ville ont eux aussi choisi pour illustrer la couverture de leur catalogue de Noël 1920 une poupée et un ours en peluche réalisés par les A.A.P.  On remarque à l’intérieur du catalogue de nombreux « bébés artistiques » provenant du même atelier.

C’est également en 1920 que Stefania Lazarska a déposé à l’Almanach du Commerce une première annonce à paraître sur l’A.C. de 1921 :  Les Ateliers Artistiques de Mme T. Lazarski  dont le nouveau siège était au 83 Fbg St Honoré, annonçaient des poupées de caractère en étoffe, des figurines de mode en cire, des animaux bourrés ainsi que d’autres articles de Paris. L’artiste notait dans l’annonce que ses poupées furent exposées à Paris au Salon National des Beaux Arts, au Salon d’Automne, au Musée des Arts Décoratifs, au Salon des Humoristes, et sur les plus grandes expositions artistiques du monde entier. Stefania Lazarska précisait également que ses poupées furent présentées dans les cinémas en France et à l’étranger par Pathé-Journal, Gaumont, Aubert et Eclair (puis la Fox en 1921).

C’est très probablement la seule fabricante de poupées ayant pu se prévaloir d’un parcours aussi prestigieux.

Stéfania Lazarska a déposé une nouvelle marque « Mascotte » (Mascotte-Le plus bel enfant de France) en 1921 que l’on retrouve inscrite soit sur un médaillon en métal accroché par un ruban au coup des poupées, soit sur une étiquette en papier, cousue sur les vêtements ou les corps en tissu. La Marque Mascotte concernait tout type de poupées, des poupées Bécassine aux poupées de Salon.

En 1923, les magasins du Louvre ont présenté à leur tour de nombreuses poupées de Stéfania Lazarska  aux côtés des poupées  créées par l’illustrateur Jean Ray.

Nous retrouvons dans les années qui suivent ses créations toujours présentes dans les catalogues des grands magasins, où l’on remarque plus particulièrement ses diverses versions  de Bécassine qui ont précédé la production d’une poupée Bécassine par la S.F.B.J.

 

En 1925, Stéfania Lazarska a participé à nouveau à l’Exposition Internationale des Arts Décoratifs où elle a présenté ses poupées de salon sur le thème du « Bal des Poupées » ainsi que des poupées en costumes des provinces de France. Elle a donné à cette occasion un interview (1) ou elle a précisé avoir commencé sa fabrication de poupées en tissu en 1914 et déclaré être "l'inventeur" des poupées de salons, copiées par la suite par d'autres fabricants, tant en France qu'à l'étranger. Stéfania Lazarska précisait que des artistes russes lui avaient formulé leur désir de participer à la création de poupées artistiques dans son atelier et qu'elle avait répondu positivement à cette demande.

En 1931, l’artiste a présenté à l’Exposition Coloniale Internationale de Paris de nouvelles poupées de salon en tenues historiques dont onze d’entre elles sont conservées au Musée Branly, où elles sont définies comme suit :

 

 - une première poupée représente Marguerite d'Ecosse, femme de Louis XI, portant un bonnet "à la Syrienne" très pointu, recouvert d'une soie blanche brodée. Un ruban marron à six strass encadre le visage. La robe est bleue, brodée de fils dorés, entourée d'un ruban de velours rouge. Le jupon est brodé de fils jaune, bleu-gris, argent et rose, formant un motif de damier. Ce même tissu constitue le corsage. Ceinture de fils dorés, avec des strass. Elle porte un jupon et un pantalon. Les jambes sont en tissu. 51 cm. 1931.

- une seconde poupée est vêtue d'une robe "à la Turque" rouge et écrue à fleurs roses, coiffée d'un chapeau dit "à la Belle Poule". Les jambes et les bras sont en porcelaine et biscuit et le buste en plâtre. Le tout est de style Louis XVI. 75 cm. 1931.

- une 3e porte une robe "à la Sultane" dans une étoffe "Siamoise" rayée, ornée de fils dorés. Chevelure brune. Le tout est de style Louis XIV. 55 cm. 1931.

- la 4e poupée représente une femme chinoise dans le ballet des Indes Galantes. Son chapeau est jaune. Sa robe de couleur brune à motifs de fleurs brodées écrues et de fleurs rouges peintes ; les pans sont relevés par des nœuds bleus découvrant un jupon jaune orné de fleurs rouges. Elle porte un second jupon de coton, des cheveux bruns et collier de perles. Le tout est de style Louis XIV. 52cm.

- la 5e poupée est vêtue d'une robe en taffetas "des Indes" à manches longues de soie rose ornée de dentelle, d'un chapeau "à la Grenade" bleu et blanc avec bords en velours et plumet, et un manteau sans manche de soie bleue bordé de velours. Les jambes sont inexistantes. Le tout est de style Louis XIV. 51 cm. 1931.

- la 6e poupée est vêtue d'une robe "à la Levantine" de couleur écrue bordée de roses, d'une coiffure "à la créole", d'un jupon "à l'Assyrienne", d'un chapeau composé de cinq plumes blanches et vertes, d'un châle à galon de roses. Le tout est de style Louis XVI. 50 cm. 1931.

- la 7e poupée est vêtue d'une robe Madras vert, orange et brun, agrémentée de dentelle autour du décolleté. Elle porte une fine cordelette autour du cou, un turban à pointe orné d'un ruban de couleur fuschia, rouge et vert, ainsi que d'un plumet blanc. Le tout est de style Directoire. 56 cm. 1931.

- la 8e poupée porte un turban à plume et un spencer rouge et écru "à l'algérienne", ainsi qu'un châle à motifs Cachemire jaune et rose. Le tout est de style Ier Empire. 48cm. 1931.

- la 9e poupée est vêtue à la mode Louis-Phlippe, portant une robe en châle de Cachemire écru peinte à la main, un châle à franges, une ceinture de dentelle et un turban "oriental" bleu. Une cordelette fait plusieurs tours autour de son cou. Les jambes sont en tissu. 48 cm. 1931.

- la 10e poupée est vêtue d'une robe de style Second Empire de couleur chocolat, à galon noir et fleuri, d'un châle dit "des Indes" à motifs cachemire, d'un spencer assorti, d'un bonnet à pompon rouge dit "à la Turque", d'un jupon et d'un pantalon brodés. 51cm. 1931.

- la 11e et dernière poupée est une poupée de porcelaine et coton bourrée de crin portant un pyjama en crêpe de Chine de couleur verte. Le galon de la veste est doré et argenté, tout comme la ceinture. Le chapeau annamite est orné d'un galon argenté. Un collier alterne strass et croix. 46 cm. 1931.

Ces poupées ne sont pas exposées actuellement, mais leur présentation donne une idée de l’incroyable diversité et richesse dans la création des poupées-jouets et d’ornement par les Ateliers de Stefania Lazarska.

La créatrice a également exposé ses œuvres à Cracovie en 1932. On peut voir sur les photos de l'exposition de rares animaux en étoffe bourrée parmi les nombreuses poupées de tout genre. Egalement quelques rares bébés dont nous n'avons pas retrouvé d'exemplaires à ce jour, ainsi que des poupées de salon et des fétiches en soie dont la production (en laine) avait commencé durant la première guerre.

Il semble que la dernière grande manifestation à laquelle Stéfania Lazarska ait participé par la présentation de ses poupées  fut l’Exposition Internationale de New York de 1939.

Tout comme les autres fabricants de poupées en étoffe qui suivirent l’exemple de Stefania Lazarska dans les années 20 et 30, la seconde guerre mondiale, de par ses restrictions dans l’usage de l’étoffe pour la confection des jouets , mis fin à la fabrication de poupées artistiques en étoffe par les Ateliers Artistiques Polonais. Stefania Lazarska a continué à travailler dans les arts appliqués en se chargeant de la décoration de théâtre et d’intérieur.

La créatrice et inspiratrice des poupées d’artiste en étoffe et des poupées de salon est décédée en France, en 1977.

 

(1) H.R. d'Allemagne : La très véridique histoire de Nette et Tintin visitant le village du jouet.

Ouvrages de référence traitant du sujet : (liste en cours de rédaction).

- Ewa Bobrowska
Docteur en histoire de l'art
Auteur de thèse de doctorat, Les artistes polonais en France 1890-1918. Communautés et individualités, soutenue en 2001 
à l'Université Paris 1, comportant, entre autres, un chapitre intitulé : Les ateliers artistiques de Stefania Lazarska, thèse publiée ensuite en 2004 en polonais.
 

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